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Judaïsme et christianisme

Les deux témoins

Tresmontant aimait rappeler que « rejeter le christianisme parce qu'il achève un développement dont tout le judaïsme biblique ne fait qu'exprimer l'existence, rejeter le christianisme au nom du judaïsme, c'est se mettre en contradiction avec soi-même, et avec le judaïsme. » (La Doctrine morale des prophètes d’Israël, p. 106.)


De ce tronc commun, Tresmontant ne repère aucune opposition de type marcionite entre le Nouveau Testament et l’Ancien ; de même pour la fausse opposition Justice/charité. Il n’y a pas d’un côté un Dieu amour (Nouvelle Alliance) et un Dieu de colère (Première Alliance) : « Toi en qui l'orphelin trouve compassion ! » (Osée, 14,4).

En revenant sur un des clichés du Dieu-colérique, infantile, Tresmontant montre en réalité qu’Il est « un feu dévorant. Dieu est jaloux pour nous de cette vocation qui est la nôtre, et il ne veut pas que nous nous contentions à moindres frais d'une destinée de larve. […] La colère de Dieu est le nom même de l'amour de Dieu qui ne tolère pas la vanité, l'injustice, le crime de l'homme contre l"homme et contre lui-même. » (La doctrine morale des prophètes d’Israël, p.158.)

Mgr Rivière et le rabbin Nissim Sultan
Rencontre Juifs & Chrétiens, Paray-le-Monial, 2018.  Crédits : Brunor

Pour toutes ces raisons, selon Tresmontant, « L"antisémitisme chrétien n'existe pas, n'a jamais existé et ne peut pas exister, pour la même raison qu'un cercle ne peut pas être carré. Ce qui a existé, depuis les origines, en Gaule, en Germanie, en Russie, dans les pays slaves et ailleurs ce sont des populations païennes plus ou moins christianisées, prétendues chrétiennes ou supposées chrétiennes, qui ont massacré leurs frères judéens dispersés, comme des païens qu'ils étaient restés en réalité. L'Empire prétendu chrétien de Constantinople a aussi massacré les Samaritains, c'est-à-dire les Hébreux du royaume du Nord et les Judéens. Ce qu'on appelle improprement l'antisémitisme, et qui est en réalité l'anti-judaïsme, est essentiellement païen. L'antijudaïsme et l'anti-christianisme, c'est la même chose.
Il faut soigneusement distinguer, dans tous les cas, une doctrine - et ceux qui prétendent la recevoir et qui la trahissent le plus souvent. Cela est vrai pour le christianisme comme pour le socialisme ou tout autre doctrine. » (Judaïsme et christianisme, p.35)


À partir de cette citation forte, on comprend que le judaïsme et le christianisme appartiennent au même monothéisme et qu’ils constituent deux
témoins de ce que Tresmontant appelle la « pensée hébraïque ». La pensée hébraïque repose sur un « idéalisme charnel », selon sa propre formule, définie comme « un matérialisme poétique, ou un idéalisme charnel » (Essai sur la pensée hébraïque, Paris, Cerf, 1953, p.54.), elle favorise une recherche du sensible. Dans l’univers hébraïque, le sensible est en effet porteur de sens ; il est signe, symbole à déchiffrer dans son infinie richesse. Ce n’est pas du chaos.

Une telle approche du réel suppose l’existence d’une métaphysique de la Création qui se décline en métaphysique du don. Convaincu qu’ « il y a plus de richesse intelligible dans un grain de blé qui tombe en terre que dans tous les discours abstraits » (L’enseignement de Ieschoua de Nazareth, Paris, Seuil, 1970, p.50.), il remet, sans précipitation, le problème de l’être au coeur des enjeux philosophiques, ce qui l’invite à déblayer bien des malentendus entretenus principalement depuis la tradition kantienne. Ce qui est commun entre le christianisme et le judaïsme demeure la conception de l’homme, la cosmologie, la philosophie de l’histoire, la théorie de la connaissance. C’est, selon Tresmontant, la même doctrine, gardienne du message originel et qui, en défendant la bonté de la Création et l’unicité de son créateur, est un remède vivant contre toutes les hérésies « au nom menteur » selon la formule de saint Irénée ; hérésies combattues par l’Église pendant plusieurs siècles mais qui n’en restent pas moins susceptibles de ressurgir de plus belle, acharnées à camoufler la logique de la Création : l’union entre l’homme et Dieu.

Jérémy-Marie Pichon

Pour aller plus loin :
  • Essai sur la pensée hébraïque, Paris, Cerf, 1953.

  • L’opposition métaphysique au monothéisme hébreu : de Spinoza à Heidegger, Paris, François-Xavier de Guibert, collection « Cahiers de métaphysique et de théologie – Études et analyses », 1996.

  • Judaïsme et christianisme, Paris, François-Xavier de Guibert, collection « Cahiers de métaphysique et de théologie – Études et analyses », 1996.