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Brunor, le Tintin-reporter de la métaphysique



Toutes les rencontres importantes que nous faisons dans notre vie possèdent une signification cachée et surviennent à un moment dont nous nous apercevons, après coup, qu'il était un moment charnière. Ce fut le cas de ma rencontre avec le dessinateur Brunor et cette lectrice de ses BD devenue une grande amie : l'indispensable Bérengère Gaullier... Les circonstances de cette rencontre méritent d'être racontées tant elles paraissent avoir été "combinées" du Haut.

En janvier 2017, mon frère aîné Raphaël, atteint d'un cancer, était hospitalisé à la clinique Montsouris, dans le 14e arrondissement. Un jeune infirmier entre dans sa chambre et voyant son nom lui dit : "Bonjour Monsieur TreSSmontant !" Mon frère étonné lui demande : " Comment savez-vous qu’on prononce comme cela ? Tout le monde m’appelle Trémontant depuis mon enfance " L’infirmier répond : "Vous êtes le fils de Claude TreSSmontant" Raphaël, stupétait répond : "Vous connaissez le nom de mon père ?!? Pourtant, on ne parle plus beaucoup de lui ou de son œuvre." Le jeune réplique : " Mon père à moi en parle tout le temps, il fait même des BD sur lui !"çiiiiiio,,k,,, Le jour même Raphaël et Brunor faisaient connaissance par téléphone.


Quelques semaines après, Brunor et Bérengère venaient me rendre visite et me confiaient leur projet d'organiser un grand colloque d'hommage à Claude Tresmontant, à Normale Sup, pour célébrer les 20 ans de sa disparition. Ce colloque, dont Bérengère fut la cheville ouvrière, eut bien lieu, au mois de mai 2017, quatre mois seulement, donc, après notre rencontre, ce qui me paraît aujourd'hui incroyable ! Je me souviens du public et de sa ferveur, venu des quatre coins de France, d'anciens étudiants de Claude pour la plupart, mais aussi des lecteurs inconnus : nous étions comme les premiers Chrétiens qui se réunissaient dans les catacombes de Rome. Par la suite, il y eut d'autres projets, des émissions de radio, la création de ce site Internet, des publications. Il y eut d'autres rencontres, très belles aussi, comme celles du professeur Georges-Elia Sarfati et de Charles Masson, dont la générosité exceptionnelle est celle d'un Mécène chrétien. Peu nombreux, nous formons un petit noyau soudé animé par les mêmes convictions, ce qui est pour moi une source de réconfort. La possibilité de parler le même langage des choses essentielles (Dieu, l'origine de la Vie, la place du Christ dans l'Univers, la Mort) étant aujourd'hui quelque chose de très rare et difficile.

Brunor me fait un peu penser au Petit Prince de Saint-Exupéry, avec ses yeux ronds et candides qui observent l'Univers... Mais sa voix et sa diction, fermes, douces et assurées, sont celles d'un homme qui a pris le temps de mûrir sa réflexion. Raison pour laquelle Brunor est un excellent pédagogue et conférencier, tant à la radio que dans les les collèges et les lycées où il aime se frotter "aux Jeunes" qui n'hésitent pas à lui poser les questions les plus difficiles qui soient, notamment sur les rapports en "la Foi" et "la Science"... Alors que Claude Tresmontant regrettait de voir les philosophes renoncer à la métaphysique, partant du présupposé kantien que celle-ci est "impossible" et sans réponses, Brunor, avec les outils et le langage qui sont les siens, a créé un nouveau genre de BD à ma connaissance unique au monde : la BD métaphysique et théologique ! Sa série "Les indices pensables", titrée "Enquête sur Dieu", et imprimée à compte d'auteur, chez lui, à Langres en Bourgogne, rassemble aujourd'hui 12 volumes qui se présentent chacun comme des enquêtes policières. En les lisant, de 7 à 77 ans, comme disait Hergé, "l'honnête homme" d'aujourd'hui (ainsi qu'on appelait au 18e siècle le lecteur cultivé) plonge dans 6000 ans de pensée humaine, et remonte à des époques où astronomie et astrologie étaient indissociables, où les grands génies grecs fondateurs du rationalisme occidental voyaient du divin partout... Brunor redonne vie dans ses dessins à Parménide, dont Claude Tresmontant avait exhumé l'ontologie pour démontrer l'impossibilité d'un Univers tiré du Néant... Les débats théologiques les plus complexes et les plus abstraits deviennent sous sa plume des joutes médiévales, des tragédies shakespeariennes dont on a oublié l'impact sur l'histoire de l'Occident. Grand pédagogue, Brunor raconte, explique, clarifie, comme peu de livres scolaires savent le faire. S'agissant des grandes découvertes scientifiques qui ont bouleversé notre vision de l'Univers et de la Nature et nous ont obligé à nous poser de nouvelles questions métaphysiques sur l'origine de l'Etre, il nous fait comprendre d'une manière merveilleusement claire et illustrée ce qu'est l'Entropie, le Big Bang, l'Expansion de l'Univers, les étapes de l'Evolution, l'invention des deux alphabets de l'ADN il y a 4 milliards d'années (dont Brunor nous apprend que la double hélice fut photographiée pour la première fois par une femme, Rosalind Franklin, avant que Crick et Watson ne s'emparent de sa découverte)... Chaque album, inspiré et nourri des idées de Claude Tresmontant, est ainsi le fruit d'un vrai travail de documentation. Son dernier, "L'empreinte transfigurée - Vingt énigmes du linceul de Turin", est à mes yeux un chef-d'oeuvre de vulgarisation et une synthèse parfaite de tout ce que cette étoffe de lin nous a révélé d'elle-même depuis la découverte du visage et du corps sur le négatif développé par le photographe Secondo Pia le 25 mai 1898 à Turin.



Brunor, tu es né en 1955 à Paris, de parents chrétiens proches du mouvement « Vie nouvelle ». Comment es-tu devenu dessinateur de BD ? Qui étaient tes maîtres dans ce domaine ?


Je suis devenu dessinateur de BD dès l’âge de 5 ans...

Quand j’ai ouvert les albums de Tintin, ce fut une révélation. Puis vers 9 ans l’existence d’un « journal de Tintin » a changé ma vie : j’ai eu le droit d’être abonné à cet hebdomadaire, et chaque jeudi, la vie était plus belle.

Dix ans plus tard, après un cycle en architecture, je me tourné vers une maîtrise d’Arts plastiques et j'ai fait la rencontre de deux étudiants passionnés à qui j'ai proposé de publier un journal racontant les grands noms de la BD, avec des interviews et des planches originales. Le journal PLG a ainsi été créé, en 20 ans, plus de trente numéros ont évolué, de la photocopie jusqu’au papier glacé. Nous consacrions des numéros à nos dessinateurs préférés comme Moebius, Goossens, Bilal, Juillard… Hélas Hergé n’était plus de ce monde, et Schultz (Snoopy) vivait aux USA. Mais notre journal a été très connu dans le petit monde de la BD…

Dix ans plus tard, je me suis retrouvé chef de rubrique de l’hebdomadaire Tintin Reporter ! C’est-à-dire responsable des 20 pages de BD qui étaient publiées chaque semaine. Ce fut un grand bonheur de donner à de jeunes auteurs inconnus la possibilité de publier pour la première fois : comme Bruno Marchand, Emmanuel Lepage, Varanda, Mourrier, qui sont devenus des grands noms. J’ai poursuivi cette activité aux éditions Dargaud, puis j’ai repris une activité de dessinateur indépendant pour la presse, l’édition et la communication d’entreprise. Que j’ai poursuivie pendant plus de trente ans.


De quand date ta série d’albums "les indices pensables" ?


Le premier album de la série : Le Mystère du soleil froid, a été édité en 2009, puis j’ai publié un album par an. Ce qui fait 12 tomes parus, auxquels il faut ajouter quatre livres dans un format plus petit… Le plus ancien, que je viens de rééditer, est un roman graphique de 222 pages en noir et blanc : L’Univers imprévisible. Il contient en germe toute la série des albums en couleur qui naîtront de lui. Il date de 2007.


Comment et à quel moment la BD t'est apparue comme un langage capable de faire passer une idée philosophique ?


Cela s’est fait par étapes. J’ai d’abord mesuré à quel point la BD, quand elle est bien faite, peut rendre accessible des sujets difficiles. Quand on a expérimenté ça, on continue d’avancer pour voir jusqu’où il va être possible d’aller sur ce chemin. Mais je n’aurais jamais essayé de traduire mes idées philosophiques en BD si je n’avais pas rencontré l’œuvre d’un génie comme Claude Tresmontant, qui, en son temps et de son côté, s’était attaché à rendre accessibles des travaux philosophiques et théologiques de haut niveau…


Comment as-tu été amené à découvrir l'œuvre de Claude Tresmontant ?


De façon très inattendue. Prendre au sérieux une question de jeune peut vous conduire très loin… C’est en cherchant des éléments de réponse à l’interpellation d’un lycéen de 15 ans sur la fameuse question foi et raison, que je suis tombé sur un des livres de Claude : L’Histoire de l’Univers et le sens de la Création (que son éditeur François-Xavier de Guibert m'avait donné quelques années plus tôt en me disant : "lisez-ça, ça changera votre vie !"). D’abord, ces pages passionnantes apportaient un éclairage nouveau et vérifiable sur la question posée, montrant les passerelles entre philosophie, théologie et découvertes scientifiques. Mais ce livre était tellement limpide et facile d’accès que je n’ai pas voulu en rester là. Ne pouvant rencontrer l’auteur qui n’était plus de ce monde, j’ai recherché ses autres ouvrages. Je découvrais qu’il avait enseigné la philo à la Sorbonne de 1961 à 1994 et qu’il avait laissé un souvenir exceptionnel à ses anciens étudiants que j’ai pu rencontrer. Je me régalais à la lecture des cinquante livres parus sous sa plume et je commençais déjà à traduire certaines idées en planches de BD très artisanales, comme au temps de mon journal BD amateur : de simples photocopies en noir et blanc, puis des petits livrets qui rendaient accessibles aux ados et à leurs parents, les travaux de CT.

Quand on transmet d’une façon ou d’une autre les découvertes de ce chercheur, on n’est pas son « disciple », pas plus que l’on est le disciple de Christophe Colomb quand on va en Amérique ! Mais on bénéficie avec bonheur du travail de celui qui a ouvert la route. Et j’ai pu constater que de très nombreux lecteurs trouvaient dans mes albums un certain éclairage qu’ils pouvaient approfondir dans les livres du Professeur.


Quelles sont les réactions du public à ce nouveau type de BD qui poussent à la réflexion et ouvrent des fenêtres sur la métaphysique et la théologie ?


Les réactions du public sont généralement enthousiasmantes et son accueil est plus qu’encourageant. Plus de cent mille albums ont été vendus en 15 ans, ce qui est énorme pour une BD qui n’a jamais eu de budget marketing ni d’affiches dans le métro ! Elle a tracé son chemin toute seule en bénéficiant d’un très précieux « bouche à oreille » que personne n’aurait pu imaginer quand cette quête unique en son genre a démarré. Je saisis l’occasion pour remercier les personnes qui ont soutenu cette dynamique, et celles et ceux qui déploient des talents de créativité en adaptant ces dossiers à leurs lycéens ou étudiants. "Les Indices pensables" abordent des questions profondes, ils font découvrir des philosophes comme Platon et Aristote, des scientifiques, des théologiens. Bien sûr, certains lecteurs vous diront qu’ils trouvent que c’est plus difficile à lire que Lucky Luke ou Astérix. Ils n’ont pas tort, pourtant, j’ai vu des jeunes de 18 ans dans un LEP travailler en équipe sur les indices proposés et leur passion faisait plaisir à voir ! Ils ont relevé le défi de vérifier mes propos, comme j’invite à le faire dans toutes mes conférences depuis 15 ans. Ils ont compris l'essentiel de ma démarche !


Avec le recul, peux-tu dire qu'il y a un avant et un après ta rencontre avec l'oeuvre de Claude Tresmontant ?


Oui, sans aucun doute. J’ai trouvé un maître qui avait travaillé les questions qui m’intéressaient et qui avait pu les étudier comme je n’avais pas les moyens de le faire : avec son bagage exceptionnel de philosophe des sciences, de spécialiste des langues anciennes, latin et grec, mais aussi hébreu et araméen, ce qui lui a permis de mettre le doigt sur certaines erreurs de traduction et de déployer une pédagogie magnifique pour conduire le lecteur à comprendre où se cachent les problèmes.


Je note que tu parles "d'indices" de l'existence de Dieu, et non de preuves... A partir de quand, selon toi, un faisceau d'indices peut-il déboucher sur une preuve ? C'est un peu comme dans les enquêtes du lieutenant Columbo, que mon père aimait d'ailleurs beaucoup...


Oui, j’insiste beaucoup sur ce point dans chacune de mes conférences, en précisant que les indices s’adressent à l’intelligence et la liberté des enquêteurs, alors que les preuves présentent un caractère contraignant. Certes les preuves sont excellentes pour disculper celui qui est objet d’une erreur judiciaire, mais pour une enquête sur la grande question de Dieu, il restera toujours l’espace libre nécessaire pour que la confiance (que l’on nomme la foi) puisse s’exercer en toute liberté et non pas sous la contrainte d’une « preuve ». Et cela, tout en s’appuyant sur des indices vérifiables qui nourrissent l’intelligence des chercheurs. J’ai encore exprimé cela lors d’un récent colloque au Collège des Bernardins dont j’avais proposé le titre « Dieu, au risque de la science. » C’est un des points de désaccord avec les auteurs d’un bestseller à ce sujet. Ils ont reconnu avoir beaucoup utilisé mes indices pensables pour écrire leur livre. Pour ma part, j'insiste sur le fait que les sciences expérimentales, qui par définition sont compétentes dans le domaine « physique », sont radicalement incompétentes dans le domaine « métaphysique » où elles ne peuvent entrer. Ce que Claude explique très bien. C’est pourquoi aucune science ne pourra jamais déclarer "le Dieu de la Bible existe". Et pour les mêmes raisons, aucune science ne pourra jamais déclarer "le Dieu de la Bible n’existe pas". Pour cette raison beaucoup de scientifiques et de philosophes chrétiens sont convaincus que les sciences expérimentales ne peuvent rien dire de Dieu. Mais c’est parce qu’ils n’ont pas encore vu qu’il existe un lieu où les sciences expérimentales peuvent exercer leur compétence : les « représentations du monde ». Car les philosophies et les religions, depuis l’Antiquité, nous ont légué leurs représentations du monde. Pendant des siècles, il était impossible de les départager et de savoir qui avait raison dans ces débats sur l’éternité du Soleil, de la Terre, de l’Univers, sur la Matière, sur le vivant, sur les récits de création, etc. Mais aujourd’hui, et c’est récent, nous avons les réponses à toutes ces affirmations. Grâce aux progrès des sciences, et nous pouvons enfin être libérés de quantités de fausses croyances, et voir se dégager les déclarations qui étaient vraies bien avant les confirmations apportées par les sciences expérimentales qui nous apprennent à lire ce monde où nous vivons. Ces informations constituent un faisceau d’indices qui ne seront jamais des « preuves » de l’existence du Dieu de la Bible et de Jésus Christ, mais qui nourrissent nos intelligences de façon convaincante, tout en autorisant notre liberté à s’exercer. Ainsi la « foi » n’est pas une croyance flottante, mais elle devient ce qu’elle est en hébreu : une certitude de la vérité appuyée sur du solide. Et parce que ces indices sont vérifiables, la foi est communicable. Elle peut naître et même grandir, comme plusieurs lecteurs ont pu en témoigner.


Site de Brunor : www.brunor.fr


Interview de Emmanuel Tresmontant

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