- Claude Tresmontant professeur -

ou la liberté de penser

Par Emmanuel Tresmontant

Avec le recul, je dirais que mon père était philosophe jusqu’au bout des doigts. Dans sa vie de tous les jours, dans son régime alimentaire, dans la discipline d’écriture qu’il s’imposait dès 6 heures du matin, dans ses livres, et, bien sûr, dans les cours qu’il donnait à la Sorbonne. L’influence qu’il a exercée sur plusieurs générations d’étudiants, de 1961 à 1991, a été je pense au moins aussi forte que le rayonnement de son œuvre écrite. C’est ce professeur d’exception que j’aimerais évoquer ici, en me fiant à mes souvenirs personnels, mais aussi en m’appuyant sur les témoignages d’anciens étudiants qui suivaient ses cours quand j’étais encore au berceau, en mai 1968…

Certains d’entre eux m’avaient ainsi abordé lors du très émouvant colloque organisé par Bérengère Gaullier et Brunor en mai 2017 à Normale Sup.

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Extrait de la traduction de l’épître aux Hébreux par Claude Tresmontant, tapée à la machine

Ces vénérables  « vieillards » avaient 21 ou 22 ans en 1968, et ils tenaient à me raconter avec quel sang-froid Claude Tresmontant avait dû faire face aux gauchistes qui étaient venus interrompre ses cours sur la question de l’existence de Dieu en voulant contraindre ses étudiants à faire grève et à occuper la Sorbonne : « Votre père était resté imperturbable, me dit une dame, la larme à l’œil, pour qui cette scène était restée gravée dans sa mémoire, et avait déclaré très doucement, mais fermement, aux pseudo-anarchistes fils de bonnes familles, qui traitaient les CRS de « SS » sur le boulevard Saint-Michel, que sa responsabilité était de garder ses étudiants et qu’il avait bien l’intention de continuer son cours. Son ton et son regard avaient dissuadé les fauteurs de troubles qui s’en allèrent sans insister… »

Ce témoignage confirme le fait que mon père possédait une autorité innée. Il n’avait pas besoin de recourir à la force ni à la violence, laquelle, de son point de vue, était toujours une faiblesse. Déjà donc, à l’époque, Claude Tresmontant passait pour un professeur à part. Mais cette singularité n’a fait que croître avec le temps, jusqu’aux dernières années, où il fut littéralement mis de côté par l’Université, le Président de Paris IV (inutile de rappeler son nom, ce serait lui faire trop d’honneur) ayant averti ses étudiants, en 1990 : « Inutile d’aller aux cours de Tresmontant, ça ne sert à rien. »

En un sens, ce sinistre personnage n’avait pas tort : car effectivement, Claude Tresmontant n’était pas un mandarin, il n’appartenait pas à la corporation des professeurs s’attachant à reproduire leur caste en formant de futurs agrégés bien dociles et connaissant leur Kant par cœur…


Mon père aimait son métier de professeur, il me l’a dit plusieurs fois : « Si je devais vivre une seconde vie, je ferais exactement la même chose. »

 

Comme son maître Bergson qui enseignait au Collège de France, il se faisait une très haute idée de l’enseignement. Pour lui, un professeur de philosophie avait une responsabilité énorme, car il agissait directement sur l’intelligence des jeunes qui commençaient leur vie. Combien de fois l’ai-je entendu me dire que l’impact des professeurs de philosophie avait été terrible, dans les années 1970, et avait conduit nombre d’étudiants au nihilisme, à l’athéisme et à la dépression. Dans ce contexte, où la philosophie allemande était archidominante et répandait son venin antichrétien – qu’il soit de gauche avec Marx et Engels ou de droite avec Nietzsche et Heidegger –, les cours de Claude Tresmontant étaient une arche de Noé, au sein de laquelle venaient s’abreuver certains « élus ».
En début d’après-midi, l’arrivée du maître était un rituel : Claude, vêtu d’un caban de marin, d’une casquette, et portant sa sacoche de plombier contenant une grosse bible hébraïque… Ce personnage à la Simenon affichait fièrement ses origines populaires. Sur l’estrade, il ne lisait aucune note mais parlait de mémoire. Son visage avait quelque chose d’oriental. Beaucoup de douceur dans la voix. Le regard fixant l’horizon. Ce qui caractérisait ce professeur, outre le contenu de son enseignement, c’était la courtoisie, le calme, et l’acceptation du dialogue avec ses étudiants. On ne l’a ainsi jamais vu humilier quelqu’un, ou refuser de répondre à une question impertinente (c’était un jeu chez les Normaliens de venir perturber ses cours pour tenter de mettre en difficulté Tresmontant, au sujet de Kant ou de Hegel, mais voilà, le professeur se référait aux textes en allemand et mettait ses contradicteurs devant leur propre ignorance…). Quand il ne savait pas répondre, il le disait : « Je ne peux pas vous répondre, laissez-moi quelques jours, et je vous répondrai au prochain cours. » Ce qu’il faisait immanquablement ! Pareille humilité n’était pas vraiment habituelle chez les mandarins de la Sorbonne !
La clarté était pour lui « l’honneur de l’intelligence ». Il se mettait donc au niveau de ses étudiants, dans un français parfaitement intelligible, mais en les invitant à s’élever et à progresser. Nulle démagogie chez lui. Il était habité par la transcendance. On allait ensemble quelque part qui était la vérité et la lumière.
Ses cours ne se réduisaient pas une histoire de la philosophie, ils étaient la philosophie en action ! Quel choc c’était ainsi pour les étudiants présents que de découvrir des perspectives nouvelles qui élargissaient leur champ de vision ! Sur le tableau, mon père, partant du mot hébreu emounah (certitude de la vérité) montrait comment le sens de ce mot avait été déformé par les traductions en grec (pistis) et en latin (fides) notre mot français « foi » n’ayant, au terme de ce processus de dégradation de l’information, plus du tout la même force que le mot hébreu d’origine qui exprime la certitude et non pas le doute. Ce retour à la source du texte hébreu, dans lequel est contenu tout l’univers mental des auteurs de la Bible, a toujours été sa méthode.
Durant ses cours, la métaphysique était mise en pratique et vécue. Saint Thomas était là, présent sur l’estrade, devant nous ! Pour mon père, les grands docteurs chrétiens du Moyen-Âge avaient porté l’intelligence humaine à son zénith, ils pensaient clair, comme était claire, alors, Notre-Dame de Paris qui étaient en train d’être achevée ! Alors que la plupart des professeurs de philosophie de France et de Navarre inculquaient à leurs étudiants dociles comme des moutons de Panurge que la métaphysique était « morte » depuis Kant, Claude Tresmontant, seul contre tous (Pierre Bourdieu l’avait surnommé « Lucky Luke » !) enseignait le contraire en sortant de son chapeau les analyses de saint Thomas : il y a deux sortes d’être. Il y a tout ce qui est, l’étant, tout ce qui compose notre Univers : les animaux, les humains, l’eau, le feu, la terre, etc. Et face à cette réalité, on doit se poser la question : « Qu’est-ce que c’est ? » Et puis il y a un autre aspect de l’être, c’est l’être comme acte d’exister : et face à cela, on doit se poser une autre question : « D’où vient cet acte d’exister ? Comment se fait-il que l’Univers existe ? Comment se fait-il que moi, j’existe ? C’est ça, la métaphysique… »

Sauf qu’à l’époque d’Aristote, nous expliquait Claude Tresmontant, cette question ne se posait pas, car la réponse, pour les penseurs grecs de l’Antiquité, allait de soi : le Cosmos est éternel et divin. Il a toujours existé. Il est cyclique, tout se répète indéfiniment, il n’y a rien de nouveau. Saint Thomas et les autres docteurs chrétiens du Moyen-Âge, qui fut un âge d’or de la philosophie, ont donc montré, contre Aristote, que cette question de l’origine de l’être, en tant qu’acte d’exister, est une question qui se pose et qui ne va pas de soi, car le cosmos, en réalité, et comme nous le prouve l’astrophysique moderne, n’a pas toujours existé, il n’est pas éternel, il n’est pas réglé comme une horloge, il jaillit, il se compose, il se dilate et des messages nouveaux apparaissent continuellement, depuis 14 milliards d’années… C’est l’apport du monothéisme juif et chrétien qui a véritablement introduit cette révolution mentale à l’échelle de toute l’humanité.


L’enseignement de Claude Tresmontant était percutant, il était une invitation à penser par soi-même, librement, sans être soumis à la dictature de petits-maîtres experts dans l’art ésotérique d’interpréter Heidegger… Dans ses cours, comme dans ses livres, Tresmontant prenait le temps de discuter Heidegger – en lisant ses textes en allemand, évidemment. Sa critique de Heidegger était philosophique, il ne se contentait pas de discréditer le penseur en rappelant son engagement effectif en faveur du parti nazi. Aujourd’hui encore, je pense que la critique de Heidegger par Tresmontant est la seule véritablement loyale et efficace, car elle va au cœur de la pensée de celui qui, après avoir renoncé au christianisme, s’est efforcé de retrouver le vieux fond du paganisme germanique pour lequel l’Absolu est la Nature et, le peuple allemand, son guide inspiré… Les cours du professeur Claude Tresmontant, ainsi, étaient des moments de liberté de penser : il n’est pas certain qu’on retrouve l’équivalent de sitôt !