Actualité de la pensée

Débats actuels

Les problèmes que Tresmontant a rencontrés tout au long de sa vie universitaire sont loin d’être surmontés, la faute, bien souvent, aux lourdeurs des institutions en place. Sur la « scène » philosophique contemporaine, la phénoménologie se complaît à honorer la mort de la métaphysique à la suite de Kant et de ses commentateurs : « Dieu est mort. L’homme est mort. La métaphysique est morte. Les professeurs de philosophie, si cela est vrai, sont d’étranges fossoyeurs de songes, des gardiens de nécropoles, des spécialistes de la momification. » (Sciences de l’univers et problèmes métaphysiques, p.7.)

Grand amphithéâtre de la Sorbonne.

Conséquence de cette mort arbitraire, la question de l’existence de Dieu devient obsolète, totalement dénuée d’intérêt. Tresmontant ironisait déjà à la fin des années 1990 : « Ils préfèrent de beaucoup étudier les fantasmes, les névroses, les psychoses, les structures qui parlent toutes seules et qui n'ont pas de sujet, les structures élémentaires de la parenté dans telle ou telle tribu d'Amérique du Sud. » (L’opposition métaphysique au monothéisme hébreu : de Spinoza à Heidegger, p.109.)

Conséquence plus désastreuse de cette mort très confortable, la séparation entre les sciences et la philosophie : aucune philosophie de la nature n’est proposée autre qu’un athéisme littéraire et profondément a-cosmique (qui ne tient pas compte de la réalité de l’Univers tel que nous apprenons à le « lire ».)


Sartre écrivait : « L’Univers est en trop. » (L’Être et le néant).


En retour, Tresmontant fait le pari que « le renouveau de la métaphysique viendra de la part des scientifiques, parce qu’eux au moins ont le point de départ correct : la réalité elle-même. » (Sciences de l’univers et problèmes métaphysiques, p.213.) 


Au lieu de cela, Tresmontant constate, ironique, l’état de l’enseignement de la philosophie dans les universités d’État en France, où l’on se borne pour l’essentiel à un saut périlleux qui va de Platon à Descartes : « On supprime l'histoire de la pensée des Hébreux : ils ne sont pas laïcs. On saute à pieds joints de Platon ou d'Aristote à Descartes. On supprime les grands siècles de la pensée chrétienne, de la pensée juive, de la pensée arabe. Ces siècles ne sont pas assez laïcs. Et quand on arrive au XX e siècle, on supprime de nouveau les auteurs qui ne plaisent pas. Par le plus grand des hasards, il s'agit des métaphysiciens chrétiens, qui sont éliminés. Laïcité oblige. » (« À propos de la laïcité : l’enseignement de la philosophie en France », in Problèmes de notre temps, p.361.)


Quant à l’analyse des problèmes philosophiques, Tresmontant dresse un constat sans concessions : « Qu'ils soient kantiens, positivistes,  néopositivistes, marxistes, nietzschéens, heideggeriens ou freudiens, l'immense majorité de nos professeurs de philosophie pensent que la métaphysique est impossible, ou bien qu'elle est morte, ou bien qu'elle est dépourvue de signification. Les problèmes métaphysiques n'ont pas de sens. Et par conséquent ils sont progressivement éliminés des programmes, refoulés dans les ténèbres extérieures. » (Ibid., p.361- 362.)


Alors que dans le contexte brûlant du transhumanisme, de nouvelles questions émergent, qui gagneraient à tirer les leçons de sa méthode d’analyse, tant pour l’ensemble des contemporains que pour les chrétiens en particulier, Tresmontant reconnaît combien « un jour prochain on verra l’abîme qui s’est creusé entre la philosophie que pratiquent les savants sur leur base expérimentale, et la philosophie des commentateurs de Kant, de Marx, de Nietzsche, et de Heidegger. » (Sciences de l’univers et problèmes métaphysiques, p.214.)


De nos jours, nul doute que John Polkinghorne, Alister McGrath, ou encore Dominique Lambert restent fidèles à son effort naturaliste de constituer une « philosophie de la nature » cohérente et parfaitement rationnelle.


« La pensée métaphysique renaîtra demain. Ce sont des savants qui ont le goût et le sens de la pensée conduite jusqu’au terme de ses exigences internes, et des philosophes initiés aux sciences expérimentales qui, en commun, la feront. » (Sciences de l’univers et problèmes métaphysiques, p.215.).

Aujourd’hui, pendant que les sections de philosophie se font de plus en plus littéraires en méprisant les sciences de l’Univers, la théorie d’une mort thermique de l’Univers (et non pas d’un Big Crunch qui pourrait être suivie par un couloir des temps) se renforce plus que jamais.

Jérémy-Marie Pichon

Pour aller plus loin :
  • Problèmes de notre temps : chroniques, « Les nouveaux philosophes », Paris, François-Xavier de Guibert, 2001, p.31.

  • Quel avenir pour le christianisme ?, « Tâches de la pensée chrétienne » et autres textes sur la problématique générale du christianisme, Paris, François-Xavier de Guibert, collection « Cahiers de métaphysique et de théologie – Études et analyses », 2001.

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