Bible : Langue, datation, traduction

Exégèse

La critique biblique désigne,  selon Tresmontant,  « l’étude scientifique, rationnelle, de cette bibliothèque qui est la Bibliothèque hébraïque. »  (« La formation des Évangiles », Problèmes de notre temps, p.398.)


En 1993, l’Église a reconnu l’oratorien Richard Simon comme le père fondateur de l’exégèse moderne avec son Histoire critique du Vieux Testament (1678). On est loin des attaques violentes de Bossuet qui alla jusqu’à condamner au bûcher les ouvrages du savant exégète au motif qu’il donnait une lecture critique et objective du texte biblique – objectivité qui, de fait, ruinait toutes les interprétations plus ou moins fantaisistes que l’on pouvait plaquer sur la Bible au nom d’une édification morale.

Rouleau de Torah encré sur du "gevil". Espagne, 15ème siècle (Collection Green)

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Tresmontant poursuit l’effort de Richard Simon en nous débarrassant de tout présupposé métaphysique. La critique biblique se doit d’être avant tout l’étude scientifique de la Bibliothèque hébraïque « comme on étudie l’histoire de la littérature chinoise, ou grecque, ou autre. » (Ibid., p.399.)

 

La moindre des politesses, selon Tresmontant, consiste d’abord à étudier le milieu dans lequel ces textes ont été écrits : « La toute première communauté judéenne dans laquelle ont été constitués ces quatre dossiers qui ont donné, en traduction grecque, nos quatre Évangiles, était hébraïque. Tout le monde pensait en hébreu, lisait en hébreu et écrivait en hébreu. Ce n’était pas un milieu ethnique d’analphabètes. C’est un milieu ethnique dans lequel on pratique l’écriture depuis des siècles, bien avant les Grecs ! » (Ibid., p.407.)


Fort de cet état des lieux, il nous explique la suite de son raisonnement en s’appuyant sur ce que nous apprend la traduction des Septante, au IIIe siècle avant notre ère : « Des inconnus ont traduit toute la Bibliothèque hébraïque de l’hébreu en grec. C’est la première fois à notre connaissance qu’un peuple traduit une Bibliothèque entière d’une langue appartenant à une autre espèce, en l’occurrence l’espèce des langues sémitiques, en une autre langue, appartenant à une autre espèce, l’indo-européenne. Cette traduction en langue grecque de la Bibliothèque hébraïque a été réalisée en respectant certains principes : traduction mot à mot, proposition par proposition, qui respecte l’ordre hébreu de la phrase, la construction hébraïque. Le système de correspondance, entre l’hébreu et le grec, est constant. Par conséquent, il a existé un lexique hébreu-grec traditionnel, ou plusieurs lexiques apparentés. » (Ibid., p.407-408.)

 

Cela permet d’éclairer cette transmission de l’hébreu au grec pour que les Judéens de la Diaspora, plus familiers du grec, puissent continuer à lire la Bible.


Et voici ce que des dizaines d’années de travail lui ont permis de découvrir : « Les inconnus qui ont traduit de l’hébreu en grec les documents, les notes, qui ont donné nos quatre Évangiles, se sont servis de ce même lexique. » (Ibid., p.408.)


Si nous n’avons aujourd’hui que des documents grecs des Évangiles, en revanche, ceux-ci sont écrits exactement sur le même mode que la Bible des Septante traduite en grec deux siècles avant le Christ. En étudiant les textes grecs des Évangiles, Tresmontant se rendit compte que, comme leurs ancêtres traducteurs de la Bible, les traducteurs des quatre Évangiles ont respecté la structure si caractéristique de la syntaxe hébraïque : le verbe en tête, suivi du complément. « Et il vient, Moïse, et il dit… » ce qui est impossible en grec.

 

« En sorte que pour connaître, pour comprendre le sens d’un terme, dans les livres de la Nouvelle Alliance, il faut toujours chercher quel était le mot hébreu qui était dessous le mot grec. Si on ne fait pas ce travail, on obtient soit des non-sens, soit des contresens, soit des faux sens. Ce n’est
pas à partir du Dictionnaire grec-français classique que l’on peut comprendre les textes des livres de la Nouvelle Alliance, mais à partir du Dictionnaire hébreu grec reconstitué. Tant qu’on n’a pas retrouvé le mot hébreu, l’expression hébraïque, qui se trouve sous le mot grec, sous l’expression grecque, on est dans la situation du microbiologiste qui n’a pas su bien régler son microscope : l’image est floue, incertaine ; il y a des éléments perturbateurs, des interférences, des artefacts dans l’image que l’on voit. Lorsqu’on a retrouvé le mot hébreu qui était sous le mot grec, l’image est claire, nette, évidente, indubitable. » (Ibid., p.408.)


Or, en plus de pratiquer l’allemand et de maîtriser son latin et son grec, Claude Tresmontant maîtrisait parfaitement l’hébreu et l’araméen au point que le grand rabbin Kaplan dit de lui : « Nous, nous savons de l’hébreu ; lui, il sait l’hébreu. »


Fort de son travail monumental de traduction des Évangiles, on peut désormais relire le texte à partir de tout un faisceau d’indices qui montrent à l’évidence que tous ces textes ont été rédigés à proximité des événements et, surtout, avant la chute du Temple en 70 ; si les évangélistes avaient écrit après la chute du Temple, il ne fait aucun doute selon Tresmontant qu’ils n’auraient pas manqué d’en parler, puisque cet événement est comparable à Hiroshima ou au bombardement de Berlin en 1945.


Le Christ hébreu publié en 1983 avec l’Imprimatur de l’évêque de Corse, Mgr Jean-Charles Thomas, fait éclater les théories de l’école allemande (Bultmann) qui avaient tendance à retarder au maximum la datation de la rédaction des Évangiles au motif d’un pur a priori philosophique – les
prophéties sont impossibles – et qu’il fallait donc situer la rédaction des textes au moins après la chute du Temple en 70, puisqu’elle avait été, selon les Évangiles, prophétisée par le Christ.

 

Selon Tresmontant, il y a d’abord eu une mise à l’écrit partielle de ces paroles du Christ puis ces collections ont été recomposées mais citées par les rédacteurs des Évangiles Matthieu, Marc et Luc.


Avec la même méthode de rétroversion du grec à l’hébreu et de l’hébreu en français, Tresmontant a levé le voile sur l’origine des textes évangéliques en révisant considérablement leur datation. Grâce à ses analyses, Tresmontant arrive à ces résultats : l’Évangile de Matthieu est le plus ancien, destiné aux Hébreux, et tous les autres avec lui sont antérieurs à la chute du Temple en l’an 70.


Cette percée exégétique conduit à interpréter la pensée du Christ en lien direct avec son milieu hébraïque. Avec un réalisme saisissant, Tresmontant nous invite plus que jamais à relire les Évangiles en tenant compte de leur origine hébraïque, ce qu’il rend accessible à tout lecteur francophone grâce à ses traductions en français des Évangiles, au plus près de la structure hébraïque et des mots hébreux retrouvés sous le grec qui nous est parvenu.


Ces travaux ont à l’époque déclenché de violentes polémiques. De manière dépassionnée, on constate aujourd’hui que, sans que Tresmontant ne le sache et réciproquement, ses travaux convergent avec ceux de Jean Carmignac. De même, Jacqueline Genot-Bismuth viendra confirmer l’apport capital de Tresmontant sur la datation des Évangiles.

Jérémy-Marie Pichon

Pour aller plus loin :
  • Le Christ hébreu, Paris, O.E.I.L., 1983.

  • Évangile de Jean, Paris, O.E.I.L., 1984.

  • Évangile de Matthieu, Paris, O.E.I.L., 1986.

  • Évangile de Luc, Paris, O.E.I.L, 1987.

  • Évangile de Marc, Paris, O.E.I.L., 1988.

  • John A.T. Robinson, Re-dater le Nouveau Testament, Paris, Éditions P. Lethielleux, 1987 [1976 pour l’édition anglaise].

  • Jean Carmignac, La Naissance des Évangiles synoptiques, Paris, François-Xavier de Guibert, 4 e édition 2007 [1984].

  • Jacqueline Genot-Bismuth, Un homme nommé Salut : genèse d’une hérésie à Jérusalem, Paris, François-Xavier de Guibert, réédition 1995 [1986].

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