Sujets de société

Politique, écologie, médecine...

Tresmontant n’est pas qu’un simple métaphysicien désireux de répondre aux éternelles questions sur l’existence de Dieu, du mal, etc. ; il pense les problèmes concrets avec un langage simple, appliqué, pédagogue, mais exigeant ; il peut nous guider sur des sujets pour le moins épineux, le conduisant à des disputes franches avec d’autres philosophes, parfois prestigieux, parfois oubliés, morts ou vivants.

En démêlant les « problèmes concrets de notre temps », Tresmontant est amené à réfléchir sur la question politique. Il n’hésite pas à tacler avec humour le « politiquement correct » dominant et son relativisme bon teint : « On ne peut plus ouvrir une radio, en ce moment, sans entendre l'un de ceux qui sont nos maîtres à penser, nos directeurs de conscience, je veux dire des acteurs de théâtre ou de cinéma, des chanteurs ou des danseurs, nous dire qu'en réalité il 'y a pas de vérité, ou du moins qu'il n'y a pas de vérité unique. La vérité est
polychrome, c'est charmant. » (Problèmes de  notre temps : chroniques, Paris, François-Xavier de Guibert, 1991, p.544.)

Paris. Gare du Nord (crédits : Brunor)

Si, de fait, la question politique relève bien de l’ordre naturel, elle doit répondre à des conditions objectives. C’est en ce sens que Tresmontant précise que « la liberté ne consiste pas à pouvoir choisir entre plusieurs positions, mais à trouver la vérité. » (Ibid., p.21.) En nous invitant à dépasser notre « sensibilité politique », Tresmontant se situe surtout à l’opposé de tout « intégrisme », lequel « consiste essentiellement à
durcir et à choséifier ce qui est in via, en développement, en genèse. L'intégrisme est une fixation à la lettre. L'ortho-doxie est esprit. Mais l'esprit
n'est pas sans structure. ». C’est cette structure que Blondel appelait la « normative » qui va mobiliser sa lecture rationnelle du politique, déjà conscient que « en somme, dans tous les ouvrages de science, ce que les chercheurs, les savants recherchent, ce ne sont pas les doutes, mais des certitudes objectives. Ce sont tous des intégristes » (Ibid., p. 541.), écrit-il avec humour.

Il s’inscrit ainsi dans l’héritage de Maurice Blondel qui se présentait en « intégraliste » au nom d’une attitude d’esprit universel, à l’écoute du Réel tout en prenant soin de ne jamais plaquer sur lui la moindre préférence ; loin d’être un système d’interdits qui tombent du Mont Sinaï ou du Vatican, ce qu’on appelle improprement la « morale » selon Tresmontant est inscrit dans le réel et l’expérience : « Il n'est pas du tout nécessaire d'être chrétien pour comprendre que brûler un enfant au napalm est mauvais pour cet enfant. C'est dire que les exigences humanistes de l'ordre politique relèvent en droit de la raison et de l'expérience. Il n'est pas nécessaire de connaître la finalité ultime de la Création pour comprendre qu'il faut laisser vivre l'enfant qui commence d'exister et qu'il convient de consacrer nos efforts et notre intelligence à autre chose qu'à préparer
le massacre général de l'humanité. » (« Christianisme et politique », in Problèmes de notre temps, p.232.)

C’est donc bien le Réel lui-même qui nous donne une indication sur ce qui est bon pour l’homme et favorise sa croissance et, à l’inverse, ce qui est
mauvais pour lui et le corrompt. La normative désigne bien l’intention de la Création, une loi de vie qui implique des conditions d’existence jusqu’à nous conduire à achever notre croissance par la voie d’une divinisation. À l’encontre du discours des « valeurs » qui varie selon les dernières tendances, Tresmontant signale l’existence de conditions objectives qui favorisent la croissance de l’homme en matière de sexualité, d’alimentation, de santé y compris dans le rapport à l’autre et dans le soin accordé au corps.

Puisque la Création est bonne et n’est pas issue d’un vilain démiurge comme le professent les gnostiques, Tresmontant reste soucieux de notre
écosystème en évaluant les causes humaines face aux dangers planétaires (maladies, famine, industrie des armes). Dans le même esprit, il a cherché à voir en quoi la politique, l’organisation de la cité, peut participer à accélérer notre achèvement sans pour autant défendre la théocratie selon un système absolu qui confondrait abusivement les deux ordres de pouvoir, temporel et spirituel : « Un parti politique humaniste laïc est donc parfaitement concevable, fondé sur des principes humanistes évidents par eux-mêmes. N'importe quoi en politique n'est pas compatible avec le christianisme. On peut appeler chrétienne, si l'on veut, une politique qui favorise la création de l'homme, son développement et l'approche de sa finalité ultime. » Ibid., p.232.)

Tresmontant fait observer qu’en abandonnant le religieux à l'irrationnel, la raison athée a favorisé le fondamentalisme et les pseudo-spiritualités les plus absurdes puisque le champ religieux n'est pas susceptible de la recherche rationnelle. Le rationalisme athée se fait ainsi complice du fidéisme délirant : « La foi est personnelle mais ne peut pas être communiquée ; et en conséquence la foi doit rester dans le domaine privé et ne doit jouer aucun rôle en politique : La politique, c’est l’ordre de la nature et de la raison. La foi, c’est du surnaturel, et elle ne fait pas partie de l’ordre de la raison et de la science. Les deux domaines, la théologie et la politique, sont ainsi séparés, exactement comme chez Kant, le croire, la foi, le Glauben, – et le savoir, le Wissen, la science. Du point de vue des hommes politiques qui professent l’athéisme, c’est parfait. Le système est parfaitement satisfaisant. L’homme politique athée laisse volontiers à son collègue religieux, comme on dit, ses croyances plus ou moins
irrationnelles, à la condition qu’il ne les fasse pas intervenir dans le domaine politique. Désormais les questions de fond ne relèvent plus de la discussion rationnelle. Elles relèvent de ce que nos hommes politiques appellent pudiquement et en baissant les yeux, leur sensibilité politique. » (Le Bon et le Mauvais. Christianisme et politique, p.107.)

La politique comprend donc un enjeu intelligible car « si nous commençons par dire que nos options en politique ne sont pas fondées
objectivement dans l’expérience, et qu’elles sont une question de sensibilité politique, et une affaire privée, – alors il ne faut pas s’étonner qu’ils ne nous écoutent pas. Et les psychanalystes s’amusent. Car l’affectivité, c’est leur affaire. » (Le Bon et le Mauvais. Christianisme et politique, p.115.)

Alors que le gnostique a tendance à faire de la raison un système auto-suffisant, ce qui revient à en faire un absolu, Tresmontant cherche au contraire à montrer que « la raison n'est pas le critère absolu et la norme de l'être. La norme suprême, le critère absolu, auquel la raison doit être soumise, c'est la Vérité incréée. » (Les idées maîtresses de la métaphysique chrétienne, p. 99.)


La foi n’est donc pas du tout une « croyance », une « crédulité » sentimentale ni un « saut dans l’absurde » mais, conformément à la pensée
hébraïque (Emounah, amen : « cela est vrai »), un assentiment de l’intelligence à ce qui est vrai. Et l’assentiment suppose un don, un acte d’amour, soit l’exact contraire de l’intégrisme.

Jérémy-Marie Pichon

Pour aller plus loin :
  • Problèmes de notre temps : chroniques, « Intégrisme, progressisme et modernisme », Paris, François-Xavier de Guibert, 2001, p.64.

  • Problèmes de notre temps : chroniques, « Christianisme et politique », Paris, François-Xavier de Guibert, 2001, p.230.

  • Problèmes de notre temps : chroniques, « Politique et philosophie », Paris, François-Xavier de Guibert, 2001, p.485.

  • Le Bon et le Mauvais. Christianisme et politique, Paris, François-Xavier de Guibert, collection « Cahiers de métaphysique et de théologie – Études et analyses », 1996.

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