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La méthode rationnelle

Philosophie

La définition que Tresmontant donne de la philosophie est étonnante de simplicité : « J’appelle philosophie l’analyse logique ou l’analyse rationnelle de ce qui existe. » (Extrait d’un entretien vidéo avec Marcel Brisebois, Rencontres, diffusée à la télévision de Radio-Canada)
À partir des sciences de la nature, sa philosophie se réclame d’un esprit scientifique capable de ne pas s’arrêter aux seuls phénomènes. S’il accepte de partir de la physique, ce n’est que pour mieux rejoindre une physique supérieure : la métaphysique. Tresmontant reprenait souvent à son compte cette formule de Poincaré, résumant son désir de lier l'histoire de l’Univers avec sa pleine intelligibilité : « La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est cet éclair qui est tout. »

Télescope de l’observatoire du mont Wilson grâce auquel Edwin Hubble découvrit le phénomène de l’expansion de l'Univers

On comprend mieux pourquoi cet amoureux des sciences s’est empressé de sortir la philosophie de sa rupture avec la science, fuite qu’il estime illégitime en déplorant le galimatias désastreux dans lequel la philosophie contemporaine continue de se complaire. La métaphysique n’a pas dit son dernier mot avec Claude Tresmontant : « L’analyse philosophique doit avoir une base scientifique expérimentale. L’analyse philosophique doit partir de la réalité objective, expérimentale, que les sciences ont explorée. » (Problèmes de notre temps : chroniques, p.11.)


C’est pourquoi le lecteur idéal, à ses yeux, c’est l’« homme pour qui le monde extérieur compte. Un solide rationaliste "matérialiste" et scientiste. Tel est notre interlocuteur préféré. Nous ne pouvons entreprendre un dialogue avec un schizophrène, qui met en doute l'existence du monde extérieur, l'existence de son propre corps, l'existence de tout, et même de sa raison. » (Essai sur la connaissance de Dieu, Paris, Cerf, 1959, p.10.)


Nul doute qu’il vise ici le fidéiste qui sépare foi et raison, ou l’idéaliste qui prétend à la rationalité en partant du cogito, la pensée de l’homme. Cette méthode déductive et a priori qui part de la chose pensante pour aboutir à des vérités partielles est responsable selon lui de l’athéisme moderne. À l’encontre de la « matrice kantienne » à ses yeux catastrophique pour avoir cherché à séparer la foi de la raison, il convient de revenir à la méthode inductive et a posteriori défendue par Aristote, qui veut qu’à partir de faits certains, on conduise l’analyse à des lois universelles. Donc, loin de séparer la métaphysique de la physique, et fort de l’héritage de Maurice Blondel pour qui « là où me conduira la raison, j’irai », Tresmontant retrouve le geste du réalisme intégral en admettant que l’intelligence est capable de répondre aux problèmes métaphysiques qu’elle se pose naturellement, du sens de l’existence à celui de la finalité.


Conscient que « l'homme fait de la métaphysique comme il respire, sans le vouloir et surtout sans s'en douter la plupart du temps. » (E.Meyerson), Tresmontant est l’ennemi de tout système auto-suffisant destiné à un cercle d’initiés ou à un jury de concours.


Passeur d’inspiration thomiste plutôt que penseur-esthète, Tresmontant n’écrit jamais « ma philosophie » mais « Notre philosophie » conforme aux Pères de l’Église qui ne « cherchent pas à inventer un système original. Bien au contraire, ils y répugnent. Ils cherchent à penser avec la tradition. » (Les idées maîtresses de la métaphysique chrétienne, Paris, Seuil, 1962, p.14.)


Littéralement, la tradition est « ce qui se transmet » selon une logique de l’information qui se conjugue bien avec les préoccupations de Tresmontant pour qui « ce ne sont pas les philosophes qui nous diront ce qu'est la raison, et jusqu'où elle peut aller : c'est le Réel lui-même qui nous l'enseignera. […] Ce qu'est la raison, ce qu'est la rationalité, ne nous sera connu qu'au terme de l'aventure humaine : c'est la réalité elle-même qui nous enseigne la mesure du possible et de l'impossible. Être docile : cela signifie être disponible pour recevoir un enseignement. C'est cela l'intelligence : l'art d'écouter. » (La Métaphysique du christianisme et la crise du XIIIe siècle, Paris, Seuil, 1964, p.392.)

Jérémy-Marie Pichon

Pour aller plus loin :
  • Essai sur la pensée hébraïque, « III/ L’intelligence », Paris, Cerf, 1953, p.117.

  • Essai sur la connaissance de Dieu, Paris, Cerf, 1959.

  • Les métaphysiques principales, « VI/ De la Méthode en métaphysique », Paris, François-Xavier de Guibert, 3 e édition 1999 [1989], p.275.

  • L’activité métaphysique de l’intelligence et la théologie, Paris, François- Xavier de Guibert, collection « Cahiers de métaphysique et de théologie – Études et analyses », 1996.