La question de la Création

Science et Métaphysique

La question de la Création a motivé tout l’enseignement de Claude Tresmontant.


Il entreprend d’abord une analyse comparée des métaphysiques qui se traduisent par les représentations du Monde énoncées par des sages, mages, philosophes ou religieux au long de toute l’histoire humaine. Il souligne l’originalité de la métaphysique hébraïque, la seule, dans l’histoire des civilisations, à proposer l’idée de Création.


Quand il examine les « métaphysiques principales » : les grands courants de la pensée, qui se dégagent de cette étude, il en identifie trois :

- D’une part, la grande tradition idéaliste pour qui l’Univers physique n’est qu’une illusion et la matière est détestable, (hindouisme, bouddhisme, orphisme, platonisme, néoplatonisme, idéalisme)
- D’autre part et à l’opposé : la grande tradition matérialiste pour qui, au contraire, la matière n’est autre que l’ÊTRE Absolu (absolutus : délié de toute relation de dépendance), la matière est donc incréée, éternelle dans le passé et le futur (Parménide, Démocrite, Zénon, Lucrèce, Marx et Engel, Sartre, etc.)

 

Ces deux grandes traditions s’opposent radicalement sur la question de la matière : elle est l’Être absolu pour les uns, la pire chose pour les autres. Une illusion ou une « prison de l’âme »  comme dit Platon.

 

Néanmoins on notera que ces deux familles de pensée radicalement opposées sont d’accord sur le fait que l’individuation se fait par la matière. Pour l’idéalisme, nous sommes tous des parcelles d’un unique divin –l’Être Absolu dont nous sommes tous émanés – car nous sommes sortis de ce divin sans pour autant être créés intentionnellement. Ce qui nous différencie, ce qui nous individualise, c’est donc la matière dans laquelle nous sommes tombés à la suite d’une chute.

 

Pour les familles de pensée matérialistes, c’est également la matière qui est responsable de l’individuation car il n’existe rien d’autre que la matière. Entre ces deux grands blocs géants, y a-t-il une place pour une autre représentation du Monde et de la matière ?

 

On observe en effet deux courants proches : celui d’Aristote et celui de la tradition hébraïque. Tous deux marquent leur désaccord avec les deux « géants ». Pour Aristote, la matière est un terme relatif : la matière de cette table, c’est le bois, la matière de cette partition, ce sont les notes de musique. Mais ce ne sont pas les notes qui écrivent la partition, c’est le compositeur. Aristote et les Hébreux partagent l’idée qu’un « organisateur » (démiurge) est nécessaire. Et même un Créateur.

Comment savoir qui a raison parmi toutes ces pensées ? Tresmontant semble être le premier à avoir eu l’idée de confronter au réel toutes ces représentations du monde associées à ces grands courants philosophiques et religieux, pour voir qui disait vrai.

 

Par exemple, pour les Hébreux bibliques, pour qui l’Univers est en genèse, distinct d’un Être absolu. Grâce à l’analyse comparée des différentes métaphysiques, Tresmontant comprend qu’aucune métaphysique de la Création n’a été présentée ailleurs que dans le milieu hébraïque ; les Chinois comme les Grecs ont enseigné l’éternité de l’Univers, sans commencement, sans genèse, sans évolution, sans usure. Or, nous savons désormais que loin d’être achevée, la création est en train de se faire.

Il constate en effet que la métaphysique biblique est la seule parmi toutes les métaphysiques à se trouver en cohérence avec ce qu’observent de manière certaine les sciences expérimentales dès le début du XXe siècle. Fort de cette observation, la Bible s’offre comme une science de l’homme insoupçonnée et d’une source inépuisable : « Lève la tête, ô Jérusalem, et vois ceux qui t'opprimaient, te reprochant sans cesse de léser les droits de la raison et d'importer des mythes irrationnels dans l'ordre hellénique. Que reste-t-il des arguments dont ils te fatiguaient ? Regarde, toi qui as conservé la foi : c'est le réel maintenant qui te donne raison. » (Études de métaphysique biblique, p.34.)


Outre cette cohérence, ce qui frappe le métaphysicien est le rejet virulent et constant de cette notion de création chez la plupart des philosophes. Il cite souvent Fichte, grande figure de l’idéalisme allemand pour qui « admettre la Création, c’est l’erreur fondamentale absolue de toute doctrine de la Religion, et en particulier c’est le principe originel du judaïsme et du paganisme. » (Fichte, Initiation à la vie bienheureuse, 6e conférence.)

 

Cette détestation irrationnelle est systématique dans l’histoire de la pensée ; à l’évidence, cette idée de Création ne va pas de soi, « elle n’est pas une idée naturelle à la pensée humaine. C’est une idée qui remonte une pente et rencontre, quand elle se présente, une résistance. Elle ne vient pas naturellement à l’esprit des métaphysiciens. » (Études de métaphysique biblique, Paris, François-Xavier de Guibert, réédition 1998, p.38.)

Ce qui intéresse en premier lieu le métaphysicien, c’est le contenu original de ce courant appelé Révélation, qui est le seul à proposer l’idée de Création dans toute l’histoire des métaphysiques principales. Tresmontant situe mieux ainsi les enjeux de la Création à partir de son point d’ancrage dans la Bible, en distinguant bien l’ordre existant et l’ordre incréé, la Création et le Créateur. Tresmontant refuse de lire la Bible comme un traité de physique !

Grâce à une philosophie de la nature, libre et pleinement rationnelle, à l’écoute de l’univers, il rejoint la grande tradition du réalisme, sans jamais confondre les ordres du créé et de l’incréé, de la nature et de la surnature. En ce sens, la Création n’est plus un concept arbitraire mais un fait d’expérience qu’il convient d’analyser au plus près.

À la suite des travaux de Teilhard de Chardin et en tirant les leçons de Bergson sur le temps et sur la nécessité logique d’un créateur, il repense à nouveaux frais le concept de Création pour conclure qu’elle n’est pas terminée, mais qu’elle se poursuit : c'est une cosmogenèse.

Tresmontant s’arrête sur deux processus irréversibles : Le premier est la croissance de l’information génétique ; l’épigenèse voit l’apparition, chez l’être qui se développe, d’une forme nouvelle qui n’existait pas en germe : « Seule la Création de nouveaux gènes permet de comprendre le fait de l’évolution biologique ou, si l’on préfère, l’histoire naturelle de la vie. S’il y a évolution, il y a Création. Car ce que les savants appellent l’évolution, de fait c’est une Création de nouveaux types de vivants. C’est ce que Bergson a vu dès 1907. » (1)


L’évolution est donc créatrice, par l’apparition de chapitres génétiques nouveaux qui n’existaient pas auparavant. Ce qui constitue une véritable énigme quand on sait qu’un mouvement inverse régit l’Univers.


L’autre processus, le phénomène de l’entropie, renvoie à la plus « métaphysique des lois de la physique » selon Bergson, observant que l’univers entier s’use dans le temps et dans une direction constante. Si l’astrophysique a permis à la philosophie de donner un sens au temps et de voir que l’univers est une histoire, Tresmontant déplore qu’à la suite de Heidegger, tout un pan de la pensée contemporaine ait déconsidéré l’apport décisif de Bergson sur le temps. C’est bien parce que selon Bergson le temps mesure une « imprévisible nouveauté » que « le présent, c’est ce qui agit, ou ce qui est actuel. Le passé, c’est ce qui n’offre plus pour notre action d’intérêt. De telle sorte que le présent peut se dilater à la mesure de la capacité d’action et de synthèse de la conscience. » (2)

Il n’y a donc pas d’un côté l’évolution et la création de l’autre. En pensant l’évolution créatrice dans son unité, Claude Tresmontant a donné à la Création une assise éminemment rationnelle.

(1) Claude Tresmontant, Problèmes de notre temps : chroniques, Paris, François-Xavier de Guibert, 1991, p.297.

(2) Claude Tresmontant, Etudes de métaphysique biblique, Paris, François-Xavier de Guibert, réédition 1998, p.135.

Pour aller plus loin :
  • Études de métaphysique biblique, Paris, François-Xavier de Guibert, réédition 1998[1955].

  • Essai sur la connaissance de Dieu, Paris, Cerf, 1959.

  • Introduction à la théologie chrétienne, Paris, Seuil, 1974, p.109-311.

  • La métaphysique du christianisme et la naissance de la philosophie chrétienne, Paris,Seuil, 1961.

  • Les idées maîtresses de la métaphysique chrétienne, Paris, Seuil, 1962.

  • Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, Paris, Seuil, 1970.

  • Histoire de l’univers et le sens de la Création, Paris, Perrin, collection « Tempus »,réédition 2006 [1985].

  • Les premiers éléments de la théologie, « Le fait de la création », Paris, O.E.I.L., 1987,p.15.

  • Les métaphysiques principales, Paris, O.E.I.L., 1989.

  • La finalité de la Création, le salut et le risque de perdition, Paris, François-Xavier de Guibert, collection « Cahiers de métaphysique et de théologie – Études et analyses », 1996.

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