- Biographie -

Par Emmanuel Tresmontant

     Il n'existe pas à ce jour de biographie de Claude Tresmontant. Il faut dire que l'homme était excessivement pudique et n'aurait probablement pas accepté que l'on vînt le questionner sur sa vie privée. Mais il n'existe pas non plus de biographie intellectuelle, genre qu'il affectionnait beaucoup. Vingt-deux ans après sa mort, c'est peu dire que je regrette amèrement de ne pas avoir pensé mettre un magnétophone sur la table du café de la place de la Sorbonne où nous nous retrouvions chaque mois pour discuter, lui et moi : j'aurais ainsi pu enregistrer le récit de sa conversion, de ses premières lectures, de son cheminement philosophique, de sa rencontre avec Pierre Teilhard de Chardin (leur correspondance passionnante vient d'être retrouvée), de sa relation avec la Bible hébraïque, le Christ, l'Église, et de la façon dont la Sorbonne, dont il était l'un des plus nobles professeurs, le maintint dans un placard obscur les dernières années.
Au lieu de quoi, je dois me contenter des quelques confidences qu'il me fit, gravées en moi, mais qui ne constituent qu'un portrait au fusain du personnage, un peu flou, avec de grandes zones d'ombre.

     Claude Tresmontant est né en 1925 dans le quatorzième arrondissement de Paris. Je ne sais quasiment rien de ses parents, que je n'ai pas connus, si ce n'est que sa mère, Louise Lacoley, était une intellectuelle germanophone brillante qui exerça la profession de journaliste à Berlin à la fin des années 1920 et au début des années 1930, en pleine montée du nazisme, avant de mourir jeune de la tuberculose. Son père, Émile Tresmontant, était un ancien combattant de la guerre de 1914-1918, dont il ramena de nombreuses décorations. C'était un homme sanguin et assez terrifiant : au retour de la guerre, il tua l'amant de sa première épouse (un marin américain) et, pour éviter la prison, s'engagea dans la Légion étrangère pour dix ans en Syrie. On peut donc dire que Claude hérita de sa mère l'intelligence et le don pour les langues, et de son père la combativité, qui est un trait marquant de toute son œuvre.

Sa mère, Louise, en mai 1932, elle est journaliste à Berlin.

Claude Tresmontant en 1935, âgé de 10 ans, à Vence, entouré, de gauche à droite, d’Elise Freinet (1898-1983), de sa mère et de Célestin Freinet (1896-1966) - qui porte Madeleine, la fille du couple. Il resta deux ans dans leur école et les appelait « papa et maman Freinet ».

     D'après ce qu'il m'en disait, Claude eut une enfance solitaire, coupée de ses parents et privée d'affection. Comme de nombreux enfants de cette époque, il connut les affres de la pension. Le seul moment de bonheur intégral furent les deux années passées à l'école Freinet, fondée en 1935 par Célestin Freinet et sa femme Elise, à Vence : Claude a écrit sur cette école un texte magnifique qui montre tout ce qu'il doit à ses maîtres sur le plan de l'éveil et de l'audace intellectuels. Les enfants étaient éduqués en pleine nature, initiés aussi bien au dessin qu'au travail manuel, et mangeaient les légumes du jardin potager cultivés par eux-mêmes. Surtout, ils étaient encouragés à débattre de tout sans crainte ni idée préconçue, ce qui a toujours été une caractéristique de la pensée tresmontanienne, qui n'a jamais hésité à s'attaquer aux veaux d'or institués, comme la philosophie kantienne, érigée en quasi-dogme dans l'Université française depuis deux siècles.

     Comme beaucoup d'adolescents des années 1930, Claude était un lecteur de Schopenhauer, mais il ne se sentait pas heureux avec cette pensée. Le choc est survenu quand il avait 16 ans et qu'il était élève au pensionnat de Compiègne, dans l'Oise. Pendant que ses camarades jouaient au foot, lui était assis sur les gradins et s'ennuyait. Tout d'un coup, il s'aperçoit qu'un livre est posé à côté de lui. Il l'ouvre, le feuillette, en lit quelques passages : « Je me suis dit, en le refermant, que ce livre disait des choses vraies, qu'il y avait-là une vérité évidente. Par exemple, cette phrase : ʺCelui qui sauvera son âme la perdra, et celui qui la perdra, la sauvera.ˮ »

     Étrange destin que celui de ce garçon issu de l'athéisme intégral, non baptisé, n'ayant jamais mis les pieds dans une église, élevé à l'école laïque, et qui deviendra l'auteur du Christ hébreu ! À 18 ans, Claude se convertit au catholicisme et se fait baptiser. Il semble qu'il ait très vite trouvé par la suite, au cours de sa formation de philosophe, ceux qui, toute sa vie durant, resteront ses trois maîtres à penser : Maurice Blondel, Henri Bergson et Pierre Teilhard de Chardin. Leur point commun, dira Claude Tresmontant, est d'avoir compris au xxe siècle ce fait essentiel et fascinant : la Création n'est pas terminée mais se continue. Claude me racontait un jour la réponse que lui avait faite Teilhard, après qu'il se fût laissé aller à lui dire que l'humanité actuelle, enlisé dans le crime et la folie, était probablement un accident : « Ne dites pas ça, Tresmontant, l'humanité est encore à un stade embryonnaire, c'est de cette façon qu'il faut poser le problème du mal. » C'est dans l'immédiat après-guerre que les deux hommes se sont rencontrés. Claude avait lu avec enthousiasme son manuscrit non encore publié du Phénomène humain. Il contribuera ensuite à l'édition complète des œuvres du Père aux éditions du Seuil. Malgré leur différence d'âge, on est frappé, en lisant leur correspondance, par la sûreté de jugement avec laquelle le jeune Claude Tresmontant interpelle son maître en lui expliquant qu'il fait philosophiquement fausse route en se déclarant « panthéiste » alors qu'il est absolument monothéiste, et que cette confusion des mots explique pourquoi le Père s'est mis à dos tellement de chrétiens...

     Parallèlement à ses études de philosophie et de théologie menées à la Sorbonne, Claude, qui sait déjà parfaitement l'allemand, le latin et le grec, apprend l'hébreu aux côtés d'Édouard Dhorme, grand savant qu'il vénère et à qui l'on doit la traduction de la Bible dans la Pléiade.

     Toute sa vie, Claude Tresmontant ne cessera de pratiquer l'hébreu, au point de susciter la fameuse phrase admirative du Rabbin Jacob Kaplan en 1990 : « Tresmontant, ce Juste parmi les nations, est l'homme au monde qui sait l'hébreu. Nous, nous savons de l'hébreu, lui, il sait l'hébreu ! » C'est cette connaissance intime de cette langue qui sera, au début des années 1980, à l'origine de ce que Pierre Chaunu considère comme l'une des plus grandes découvertes du xxe siècle : le fait que le texte des Évangiles a d'abord été écrit en hébreu, avant d'être traduit en grec.
     En 1953, Claude publie son premier livre qui, en un sens, est le germe de toute son œuvre à venir : Essai sur la pensée hébraïque (éditions du Cerf). Dans le contexte de l'époque, parler de pensée hébraïque équivaut à prophétiser dans le désert, toute l'attention de « l'intelligentsia » française, qu'elle soit athée ou même chrétienne, étant fixée sur les figures écrasantes de Nietzsche et de Heidegger. Claude Tresmontant est sûr de lui : les Hébreux ont compris les premiers ce que nous autres commençons à peine à réaliser au xxe siècle, à savoir que l'Univers a commencé, qu'il a une histoire, qu'il est apparu par étapes, qu'il était même rayonnement au commencement, et que rien de ce qui est naturel n'est divin. Les Hébreux ont été les premiers rationalistes de l'histoire, ils ont désacralisé le Cosmos, pendant que les philosophes grecs, eux, le divinisaient comme étant le Grand Tout.

     En 1961, Claude Tresmontant soutient sa thèse de doctorat à la Sorbonne (La métaphysique du christianisme et la naissance de la philosophie chrétienne) avec Paul Ricoeur pour directeur de recherche ; il obtient la mention très honorable et devient professeur de philosophie médiévale. Ses livres se succèdent à un rythme régulier aux éditions du Seuil, dont il devient l'un des auteurs phares, ainsi que ses articles dans la revue Esprit. Son engagement contre la torture pendant la guerre d'Algérie le classe parmi les chrétiens de gauche. Mais il se bat surtout contre le fidéisme et l'irrationalisme qui sont à ses yeux la maladie infantile du christianisme au xxe siècle : son article « Tâches de la pensée Chrétienne » paru dans Esprit en 1965 (réédité sous le nom de Quel avenir pour le christianisme ? aux éditions F-X. De Guibert en 2001) est à cet égard un véritable manifeste de combat qui annonce ce qu'il va entreprendre dans les années qui suivent en tant que philosophe : donner une réponse rationnelle aux questions rationnelles que l'intelligence se pose : existe-t-il un Être absolu distinct du monde ? (Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil, 1966). Si oui, cet Absolu s'est-il manifesté en Israël ? (Le problème de la révélation, Seuil, 1972). La théologie chrétienne, rappelle Tresmontant, est une science qui, pour être intelligible, repose sur la reconnaissance de ces deux faits par l'intelligence humaine : le fait de l'existence de Dieu et le fait de la Révélation, qui ne sont en aucun cas des « objets de foi » au sens contemporain du terme.

     Dans toute son œuvre, Tresmontant rappellera ainsi ce que l'Église professe depuis le premier Concile du Vatican, contre l'irrationalisme ambiant : « C'est la raison qui appelle la révélation, et c'est à la raison que la révélation s'adresse, c'est à la raison que Dieu parle, c'est à la raison qu'il demande la foi, et il ne la lui demande qu'après lui avoir fait voir que c'est lui qui parle. » (Cardinal Dechamps, 1870).

     Après 1968, Claude Tresmontant constate une montée en puissance de l'antichristianisme philosophique au sein de l'Université française : non seulement Marx, Nietzsche, Freud et Heidegger deviennent les maîtres, mais les chaires d'Ancien et de Nouveau Testament disparaissent et on n'enseigne quasiment plus la philosophie médiévale. Il n'en continue pas moins d'enseigner à un public d'étudiants venus du monde entier la pensée du Rabbi galiléen Ieschoua de Nazareth, exactement comme on enseignerait la pensée d'Épictète ou de tout autre philosophe grec. Son œuvre est couronnée par l'Académie française puis par l'Académie des sciences morales et politiques. Il devient correspondant de l'Institut. Mais c'est à partir de la fin des années 1970 que sa connaissance intime de l'hébreu l'amène à découvrir que la langue originelle des évangiles ne peut être le grec, comme il le croyait jusqu'à ce moment-là, car ce grec est truffé d'hébraïsmes, de mots, de syntaxes, d'expressions qui n'ont aucun sens dans le grec classique de Sophocle et de Platon : c'est un véritable « yiddish ». Dans Le Christ hébreu, publié en 1983 par François-Xavier de Guibert, il déploie sa démonstration et réfute la thèse officielle selon laquelle les quatre Évangiles ont été écrits directement en grec longtemps après les événements qu'ils relatent. Le scandale est énorme, Tresmontant passera désormais pour un penseur réactionnaire. Il s'engage alors dans un gigantesque travail de traduction des Évangiles et de l'Apocalypse en reconstituant le lexique hébreu-grec qui avait été employé au ve siècle avant J.-C. par les traducteurs de la Bible hébraïque.
Le sens des mots est retrouvé, le rythme de la phrase est restitué, c'est une langue abrupte, directe et sans fard, intelligible par tous les peuples de la Terre que nous donne à lire et à entendre Claude Tresmontant.

Claude et Jeanine Tresmontant au jardin du Luxembourg en 1959.

     Ce travail aura des conséquences sur le style et la pensée de mon père. Celui-ci ne prend plus de gants pour exprimer ce qu'il pense et parle de « Notre Seigneur » pour désigner Ieschoua. Ce n'est plus seulement un éminent écrivain et professeur de la Sorbonne qui s'exprime, c'est un chrétien engagé qui a décidé de sortir l'épée au moment où la Sorbonne s'emploie à le marginaliser autant que possible.

     À la fin de sa vie, Claude ne pourra compter que sur quelques amis : son fidèle éditeur et l'historien Pierre Chaunu, notamment. Il meurt au printemps 1997 dans une solitude absolue. Son dictionnaire hébreu-grec, qui est un outil de travail unique au monde, est conservé à l'IMEC, à l'Abbaye d'Ardennes à Caen. Ses livres publiés aux éditions du Seuil attendent d'être réédités par un éditeur courageux. Je garde quant à moi le souvenir d'un homme qui vécut comme un ascète, levé très tôt le matin pour écrire sur sa bonne vieille machine à écrire, et qui suivait un régime alimentaire très strict, non carné. « L'humanité n'a pas besoin de beaucoup de métaphysiciens », me disait-il. Il fut le grand métaphysicien du xxe siècle, assurément.

     Claude Tresmontant me citait pourtant souvent ce passage des Évangiles où le Christ dit à ses disciples : « Vous êtes des serviteurs inutiles. » (Luc 17, 10). Il semblait penser que c’est notre cas à tous : nous sommes des serviteurs inutiles, au sens où nous nous contentons d’accompagner l’action de Dieu qui est seule créatrice, et, le plus souvent, nous faisons obstacle à cette action. Quand je lui demandais comment lui-même se considérait, il me répondait modestement : « Je suis un ouvrier dans la vigne. »

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