- Témoignage de Mgr Jean-Charles Thomas -

Je viens de me replonger dans l'histoire de ma relation avec Claude Tresmontant.  En voici les éléments principaux.


La lecture de L'Enseignement de Ieschoua de Nazareth (Seuil, 1970) représente mon premier contact avec la pensée de Claude Tresmontant. Je découvris l'originalité de sa méthode, son va-et-vient permanent entre le grec et l'hébreu, entre le Nouveau et l’Ancien
Testament, sa pédagogie consistant à créer et utiliser des mots nouveaux pour renouveler la compréhension des pensées anciennes.

Je fus séduit et globalement convaincu. Mon approche des textes bibliques en vue de la prédication s'approfondit.

J'y retrouvais des perspectives ouvertes par le Concile Vatican  II, notamment sur le rapport à la Révélation judéo-chrétienne proposé à l'ensemble des catholiques par Dei verbum (novembre 1965) et sur leur rapport avec le « monde de ce temps » (Gaudium et spes, 7 décembre 1965).

Ordonné évêque le 1er mai 1972, profondément marqué par le geste symbolique de la Bible tenue sur mes épaules pendant la prière consécratoire et l'imposition des mains de trente évêques, je compris que l'annonce de la Bonne Nouvelle devait caractériser ma fidélité première au ministère épiscopal.

Dès l'année suivante j'écrivais le livre Église et ministère pour exprimer les convictions du Christ et de ses Apôtres au sujet des ministères, notamment presbytéral, de ce qu'on appelait alors « la vocation », le statut social de ceux qu'on appelait « prêtres », les rapports entre célibat, mariage et ministère...

Nommé évêque de Corse en 1974, j'arrive à Ajaccio en mars. Il m'était demandé de prêcher presque chaque jour, au cours des messes organisées à l'occasion de la venue de l'évêque dans un village, en vue d'une confirmation ou d'une rencontre de chrétiens pour la formation permanente, ou d'un rassemblement de prêtres. J'approfondissais à mes moments libres l'approche des textes bibliques selon les intuitions de Claude Tresmontant, en reprenant le texte grec et en m'efforçant d'en discerner le substrat hébreu. Le passage du texte aux applications proposées aux chrétiens en était considérablement facilité.


J'élargissais aussi ma connaissance de la pensée de Tresmontant par la lecture d'un certain nombre des ouvrages qu'il avait déjà publiés.
En janvier 1981, avec plusieurs personnalités connaissant bien le linceul de Turin – souvent appelé « saint suaire » – je créais l'association « Montre-nous Ton Visage » pour faire connaître ce grand tissu exceptionnel, intéressant les scientifiques et les lecteurs des Évangiles.

Et un jour, un ami de  la préfecture d'Ajaccio, dont les proches étaient passionnés par les recherches sur le Linceul, me fit savoir qu'un certain M. Tresmontant séjournait à Ajaccio et manifestait le désir de me rencontrer. Évidemment, je donnais immédiatement mon accord. Je reconnus en Claude Tresmontant l'une des personnes venant aux messes de la cathédrale, écoutant attentivement mes prédications.

Dès les premières conversations, le courant passa. Mes interrogations sur le rapport entre les textes évangéliques, la date présumée de leur rédaction et la fidélité aux actes et enseignements du Rabbi Ieschoua rejoignaient celles de Claude Tresmontant. Nos rencontres se multiplièrent. Je découvris son appartement parisien, sa table de travail, sa vieille machine à écrire, les énormes empilements de feuilles A4 sur lesquelles il notait à la main les correspondances entre le grec et l'hébreu, le Nouveau et l’Ancien Testament. Je fis connaissance de son couple et de leur fille. Il me parla du Visage de l'homme du Linceul, etc.

Je lui demandais d'écrire pour les chrétiens de Corse quelques traductions françaises faisant jaillir le sens des paroles du Christ. Il accepta. J'attendis. Rien ne vint. La commande, passée en l'été 1982, fut honorée au printemps 1983, grossie par d'innombrables alluvions : la petite chronique était devenue un livre. Ce livre. Le Christ hébreu.

Claude Tresmontant en écrivit l'avant-propos. J'en rédigeais la présentation, commençant par ces mots : « Autant le dire tout net : ce livre
déplaira ; certains le considéreront comme nul et non avenu. Pourquoi ? Parce qu'il ne répète pas les opinions actuellement dominantes. Il représente une minorité. »

La publication du Christ hébreu fut considérée comme une agression, un déni de la compétence des exégètes, etc. Je fus convoqué à l’université catholique de Lyon, devant tous les évêques de la région Provence-Méditerranée et un parterre de professeurs ; sommé de justifier les raisons pour lesquelles j'avais osé me compromettre avec Tresmontant. Accusé.  Condamné.

En 1986, Mme Genot-Bismuth publiait Un homme nommé Salut, portant comme sous-titre : Genèse d'une hérésie à Jérusalem. Elle y développait durant 350 pages l'influence exercée par Jésus sur les spasmes d'un nouvel ordre de société, sur le nouvel ordre culturel, analysait sur l'Évangile de Jean relatant les paroles et les actes de Jésus, les « montées » et la « montée » (transfiguration messianique du pèlerinage), la procédure de la mise en accusation et le procès selon Jean, la question de la résurrection des morts et de la « vie éternelle ». La pensée de Mme Genot-Bismuth, juive, corroborait les perspectives de Claude Tresmontant, le philosophe ayant amplement prouvé sa compétence en hébreu, grec, et latin bibliques.

Le même Tresmontant avait publié son Essai sur la pensée hébraïque, ses ouvrages sur la métaphysique de Blondel, sa réflexion sur La Crise moderniste, sur Sciences de l'Univers et problèmes métaphysiques, sur La Mystique chrétienne et l'avenir de l'Homme, sur Teilhard de Chardin, etc.

En janvier 1987, j'étais nomme nommé évêque de Versailles et rencontrais Jean-Marie-Roger Tillard dont la pensée renouvelait considérablement la vision habituelle de l'Église dans Église d'Églises : l'ecclésiologie de communion (Cerf, 1987). Walter Kasper, en mars 2014, allait aller dans le même sens durant les 580 pages de son livre L’Église catholique (Cerf). Ces théologiens n'hésitaient pas à renouveler les doctrines en cours en adoptant comme fondement une sérieuse connaissance des textes bibliques.

En mai 1991, Tresmontant faisait paraître sa traduction des quatre Évangiles, avec commentaires. Quatre gros volumes.
Tout comme Chouraqui avait traduit la Bible en septembre 1985.
Deux traductions qui étonnent mais qui aident à pressentir le sens du texte biblique.

Si Le Christ hébreu paraissait aujourd'hui, en 2017, susciterait-il l'opposition qui mit alors en émoi tant de personnalités ? Je ne le crois pas. Les temps ont changé. La nouveauté fait moins peur. Des études compétentes ont fait bouger les esprits. Le pape François déplace les frontières, invite au discernement, annonce chaque matin « la Joie de l'Évangile », se réfère continuellement à la vie réelle des personnes, invite à regarder les périphéries ainsi que ceux et celles qu'on oublie trop facilement, les petits et les humbles.

« L'Évangile lu en Église, sous la lumière de l'Esprit Saint qui l'inspira lors de la mise par écrit, est peut-être plus abordable aux croyants qu'on ne le dit parfois. Pourquoi Dieu n'aurait-il pas veillé à en guider quatre rédactions fidèles dans la manière d'annoncer Jésus – et lisibles par les petits et les humbles auxquels, depuis toujours, elles se sont montrées parfaitement accessibles ? » (Dernier paragraphe de ma préface du Christ hébreu.)

Rencontrant chaque mois, pendant deux heures, cinq groupes de catholiques désireux d'approfondir leur foi chrétienne à partir du texte du quatrième évangile, je constate depuis plus de cinq ans combien les travaux de Claude Tresmontant portent du fruit, renouvellent l'approche des textes bibliques, suscitent plus d'intérêt que de contestation, et conduisent beaucoup de personnes à se demander :

qu'est-ce qu'ils disent les gens à mon sujet
qui est-il le de fils de l'homme

[…]
alors lui il leur a dit


et vous
qui dites-vous que moi je suis
et alors il a répondu schimeôn le rocher
et il a dit


toi tu es celui qui a reçu l'onction
le fils du dieu vivant
et alors il a répondu ieschoua et il lui a dit


tu es heureux toi schimeôn bar iônah
parce que ce n'est pas la chair et le sang
qui t'a révélé (cela)
mais mon père
celui qui est dans les cieux

(Matthieu 16, 13 à 17, traduction de Claude Tresmontant, in Évangile de Matthieu, François-Xavier de Guibert, 1986.)

Voici pourquoi, sur deux sites que j'ai créés et que j'entretiens jour après jour, je rédige et publie des documents et commentaires sur les textes bibliques des dimanches à venir, sur l'Évangile de Jean et sur les quatre premiers chapitres de la Genèse.

Ces travaux de l'évêque retraité que je suis, en ma 88e année, doivent beaucoup à Claude Tresmontant... que je rencontrais pour la première première fois à Ajaccio il y a 35 ans.


Je suis heureux d'en témoigner vingt ans après sa mort.

Jean-Charles Thomas
ancien évêque de Corse et de Versailles,
retraité en Vendée,
au bord du fleuve « La Vie »,
2017.
http://www.thomasjch.com
http://www.thomasjch.one

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